Inside/Outside

Je reviens chaque année à Quadrophenia, de Pete Townshend et The Who. Je me souviens d’un camarade de lycée dans les années 70, après avoir écouté Tommy, nous dire que Townshend n’avait plus rien à apprendre de la guitare. Il le désignait comme le plus grand. Cela ne m’a jamais quitté tant c’était désespérant d’absurdité. Cette remarque gardait pourtant une résonance. Après avoir visité le Townshend Studio à l’Université de West London (https://www.uwl.ac.uk/study/study-facilities/the-townshend-studio), je mesurais mieux son tournant vers l’électronique, les consoles d’enregistrement et sa passion des synthétiseurs. Comment il avait tiré d’un instrument ce qu’il lui fallait pour passer à autre chose.

Parmi les textes rassemblés sur ce site, on n’en trouvera aucun ayant fait le trajet de ce que l’on nomme peer reviewed. La pratique me semblait moins fréquente en France, du moins chez mes mentors, qui eux étaient trop occupés à produire les concepts qu’on retrouverait plus tard dans le milieu universitaire anglo-américain. Cela dit, je peux concevoir que certains professeurs dont je fus l’étudiant rencontrèrent cette condition dans le cadre de traductions de leurs essais. Il existait cependant une quantité considérable de revues internationales portant sur l’art, le cinéma, accueillant de nouvelles théories, de nouveaux penseurs.

Certaines furent de courte durée, d’autres sont toujours là, ayant connu une suite de propriétaires. Elles permettaient d’être présent dans la culture en temps réel tout en ouvrant les portes des universités à une époque à laquelle se trouvaient des professeurs titulaires sans doctorats ; ils et elles fondèrent un champ d’activité transversal et pluridisciplinaire, de la fin des années 60 aux années 90, lorsque les universités révisèrent cette pratique.

On pouvait bien sûr avoir les diplômes et garder un pied fermement à l’extérieur. Plusieurs modèles traversent ces textes. Je pense souvent à un créateur qui marqua les années 80 et 90, Stefaan Decostere, qui fut réalisateur à la BRT, une chaîne qui lui donna une liberté admirable dans le choix des sujets documentaires sur lesquels il se penchait, mais aussi dans la possibilité d’invention de dispositif d’un projet à l’autre. Tant de collaborateurs vinrent le rejoindre, de Chris Dercon à Klaus Vom Bruch, Julia Kristeva, Paul Virilio, Jean Baudrillard, la liste émerveille. Un autre nom m’est apparu, Arthur Kroker, disciple vertueux autrefois de Baudrillard, et dont les concepts tels que hacking the future et celui qui devait beaucoup à son maître, excremental culture, rêvaient de dessiner l’avenir.

Il y a là pourtant quelque chose de désuet en vue d’enjeux théoriques contemporains et de complicités qui n’auraient plus lieu d’être, qui seraient moins admises. Pascal Bonitzer avait soulevé cette question dans ses textes critiques, d’où parles-tu ? Qui annonçait la parole située et dont le reflet pourrait bien être comment tu me parles là ?

Pair·e·s et mentors de Montréal, de New York, de Paris, et de Tokyo,  qui avaient vu pire, me montrèrent où poser les premiers pas. Les erreurs de trajets sur plus d’un sujet restent les miennes. Elles parsèment ce site.

Inside/Outside

I return every year to Quadrophenia, by Pete Townshend and The Who. I remember a school friend in the seventies who, after listening to Tommy, told us that Townshend had nothing left to learn about the guitar. He called him the greatest. I never forgot it — it was so desperately absurd. And yet something in it resonated. After visiting the Townshend Studio at the University of West London (https://www.uwl.ac.uk/study/study-facilities/the-townshend-studio), I better understood his turn toward electronics, recording consoles, and his passion for synthesizers. How he had drawn from an instrument what he needed in order to move on to something else.

Among the texts gathered on this site, none have made the journey known as peer review. The practice seemed less common in France, at least among my mentors, who were too busy producing the concepts that would later be taken up by Anglo-American academia. That said, I can imagine that some of the professors I studied under encountered this condition in the context of translations of their essays. There was, however, a considerable number of international journals devoted to art and cinema, open to new fresh theories and new thinkers.

Some were short-lived; others are still here, having passed through a succession of owners. They made it possible to be present in culture in real time, while opening the doors of universities at a moment when tenured professors without doctorates roamed departments. They founded a transversal and multidisciplinary field of activity, from the late sixties through the nineties, when universities revised this practice.

One could of course hold the degrees and keep a foot firmly on the outside. Several models run through these texts. I often think of a filmmaker who left his mark on the eighties and nineties — Stefaan Decostere — who worked as a director at BRT, a channel that gave him admirable freedom in his choice of documentary subjects, and also in the possibility of reinventing his approach from one project to the next. So many collaborators came to join him: from Chris Dercon to Klaus vom Bruch, Julia Kristeva, Paul Virilio, Jean Baudrillard — the list is astonishing. Another name comes to mind: Arthur Kroker, once a devoted disciple of Baudrillard, whose concepts — hacking the future and, one that owed much to his mentor, excremental culture — dreamed of mapping what was to come.

And yet there is something dated in all this, in light of contemporary theoretical stakes and complicit arrangements that would no longer hold, that would be less readily admitted. Pascal Bonitzer had raised this question in his critical writing: d’où parles-tu? — from where do you speak? — which announced situated speech  and whose contemporary echo might well be: how do you think you get to speak to me like that?

Peers and mentors from Montreal, New York, Paris, and Tokyo — those who had seen worse — showed me where to place my first steps. The errors of trajectory, on more than one subject, remain my own. They are scattered throughout this site.