SOEUR-TITUDE

Looking Back, Kore-eda Hirokazu, 2026, 100min.

Il y a désormais moins d’urgence à écrire sur le cinéma japonais contemporain, compte tenu de la vitesse à laquelle de nouveaux cinéastes émergent. Les films atterrissent, avec la même certitude, toujours aux mêmes endroits : Cannes, Venise, Berlin, et les distributeurs Français.

Comme partout où ils sévissent, Netflix et Amazon produisent principalement des films et des feuilletons qui ont le mérite de créer des emplois pour les équipes de tournage, ayant davantage  de moyens que des chaînes comme TBS, Fuji, et surtout NHK. Mais la crise chez les scénaristes remonte à des décennies tandis que les castings tiennent à un accord entre les imprésarios et les studios. Les comités de productions indépendantes, qui lancèrent tant de cinéastes émergents au cours des années 80 et 90, se sont éloignés du cinéma d’auteur. Et, répétons le, bien que beaucoup d’espoir soit tourné ver Miyake Sho, Koreeda et Hamaguchi -1 ne suffisent pas à faire croire qu’ils incarnent encore une différence, dans la mesure où encore faut-il qu’elle soit remarquée.

Ce qui ne fut pas le cas à Tokyo pour la sortie de Look Back. Broker (2022) et Monster (2023) bénéficiaient respectivement d’enjeux liés à l’enfance et l’adolescence, aux familles brisées, à celles choisies, de Nobody knows (2004) à Shoplifters (2018). Monster reçut de nombreuses récompenses internationales et un accueil critique favorable au Japon. La Vérité (2019), tourné en France, laissa peu de traces, tout comme Sheep in the Box (2026), le A.I. du cinéaste.

Look Back s’inscrit pourtant dans une thématique qui occupe Kore-eda depuis Our Little Sister (2015), les liens entre soeurs et entre amies d’école. Les feuilletons Netflix The Makanai: Cooking for the Maiko House, et surtout Asura, lui permettaient déjà de revenir en arrière, vers un Japon qui existait à une autre vitesse, en se penchant sur les ambitions d’autrefois (le mariage, la famille, la sécurité financière) et celles plus singulières, de maiko à mangaka, de Gion à Akita. Un rythme qui permit à une mise-en-scène de passer de la complicité à la détresse, de la tendresse à la trahison.

Asura, le récit de quatre soeurs à l’aube des années de bulle comprenant sept épisodes, avec d’immenses actrices que l’on voit plus souvent dans des pubs au Japon que dans de grands films, reprenait un feuilleton de 1979 ayant connu un succès colossal. Il plongeait davantage dans l’intimité, le désir, le mensonge, la cupidité. La version de Kore-eda fut accueillie comme un pari tenu.

The Makanai n’avait pas attiré autant d’audience mais permit de nouer le lien avec Netflix. Tourné à Kyoto pendant la pandémie, dans Gion et ses alentours, dans des rues paisibles et vides de touristes, le feuilleton pourrait bien être la dernière fois que nous voyons Kyoto sous ce jour et c’est dans ce cadre que les deux amies venues du nord trouvent un soutien chez d’autres femmes. Une jeune fille accomplit son rêve, l’autre en découvre un autre tout à proximité; elles restent proches.

Le cinéaste retrouve les deux mêmes actrices, Taguchi Natsuki et Makita Aju, dans un quartier moins célèbre à Akita. Deux élèves d’école élémentaire, Fujino et Kyomoto, animées d’une passion pour le manga font connaissance par l’entremise d’un enseignant. Elles se mettent à créer et leur collaboration se poursuit au lycée. Le succès est au tournant lorsque Kyomoto fait un autre choix, celui de poursuivre un cursus en art, de s’améliorer, d’évoluer en tant qu’artiste. Comme si le succès savait encore se faire attendre. Le film fait bien attention à montrer le passage du crayon à l’ordinateur et la fine manipulation des deux. Mais à l’heure où YouTube au Japon compte tant de jeune femmes expliquant comment créer un manga, avec tous les outils désormais nécessaires, le choix de Kyomoto devient emblématique d’un autre rapport au temps.

Le manga de Fujimoto Tatsuki, que Kore-eda avait découvert en librairie, avait déjà été adapté en animation. Lui aussi empreint d’une mélancolie pour quelque chose qui peine à être retenu, comme si les outils pour s’y prendre n’étaient plus disponibles.

1- Je reviendrai prochainement sur Soudain de Hamaguchi.