The Escape, avec Kanji Furutachi, Rairu Sugita, Yuya Matsuura.
Écrit et réalisé par Masao Adachi
Japon, 2025, 114min.
Mesurons tout d’abord la singularité du statut de Masao Adachi. Figure centrale du cinéma pinku-politique des années 60-70 aux côtés de Koji Wakamatsu, avec lequel il co-réalise Red Army/PFLP: Declaration of War, en 1971, collaborateur de Nagisa Oshima pendant sa période ATG, et membre de l’Armée Rouge Japonaise qui vécut vingt-sept années au Liban avant d’être déporté au Japon en 2000, il fut en mesure de se remettre à l’écriture et à la réalisation peu après son retour. Il signait en 2022 Revolution + 1, sur l’assassin présumé de l’ancien premier ministre Shinzo Abe.
The Escape est un autre portrait, cette fois de Satoshi Kurushima, l’homme dont la photographie ornait tous les Koban du Japon, déclaré terroriste en 1974, réussissant à échapper à la police pendant plus de cinq décennies, avant de révéler son identité à ses médecins peu avant sa mort d’un cancer de l’estomac en 2024. Kurushima fut membre du East Asia Anti-Japanese Armed Front, qui menait une campagne contre les grands industriels poursuivant l’exploitation coloniale des communautés Ainu et Coréennes. Une explosion causa la mort de huit personnes au QG de Mitsubishi Heavy Industries, entraînant la dissolution du EAAJAF et la fuite de ses membres. Kurushima, issu de mouvements militants universitaires, créa de nouvelles identités, vivant de petits boulots de construction dans des PME habituées aux employés de passage. Dans les années 80, les régions connaissent à leur tour l’essor économique des années de bulle, et les entrepreneurs sont avides de main d’oeuvre. Il deviendra Hiroshi Uchida et trouve une société où il se sent moins traqué. Sa solitude, l’impossibilité de nouer des liens intimes de longue durée, le laissent à ses souvenirs, à ses doutes, à la nature de ses engagements, au sentiment d’impuissance malgré toutes ces années consacrées au secret de son combat.
Adachi retrace ainsi à la fois la dissolution d’une parole de résistance dans l’histoire du Japon contemporain, tout en démontrant que celle-ci n’est pas menacée lorsqu’elle fait le choix de s’exprimer. The Escape compte parmi les films les plus accomplis dans le parcours de ce mythe qu’est devenu Adachi.
Rairu Sugita tient le rôle du jeune Kurushima et l’immense Kanji Furutachi celui du clandestin Uchida, qui reste à l’affut des changements sociaux du Japon, qui apprend l’arrestation, les suicides, d’autres membres du EAAJAF. Il résiste en écoutant de la musique dans sa chambre modeste du dortoir des employés, va danser en écoutant des groupes. Des extraits instrumentaux lui servent à se faire un montage des actualités qu’il lit, qu’il écoute, du sort des grandes entreprises japonaises à la cause Palestinienne à laquelle Adachi reste fidèle.
Le film compte tant de séquences qui ne cessent d’interroger l’histoire lorsqu’elle procède du point de vue d’un nombre restreint d’individus. Et lorsque Kurushima réalise qu’il devra rester seul, c’est à lui-même qu’il s’en prend. Les échanges entre Furutachi et Sugita sur fond de free jazz nous rappellent cette période engagée du cinéma japonais. Il n’y a que Masao Adachi aujourd’hui au Japon qui ait encore les moyens de réaliser un tel film.

The Long Escape
The Escape, with Furutachi Kanji , Sugita Rain, Matsuura Yuya
Written and directed by Adachi Masao, Japan, 2025, 114 min.
Let us first consider the singular status of Adachi Masao. A central figure in the pinku-political cinema of the 1960s and 70s alongside Koji Wakamatsu, with whom he co-directed Red Army/PFLP: Declaration of War in 1971, a collaborator of Nagisa Oshima during his ATG period, and a member of the Japanese Red Army who spent twenty-seven years in Lebanon before being deported to Japan in 2000, he was able to return to writing and directing shortly after his return. In 2022 he made Revolution + 1, about the presumed assassin of former Prime Minister Shinzo Abe.
The Escape is another portrait — this time of Kurushima Satoshi, the man whose photograph adorned every koban in Japan, declared a terrorist in 1974, managing to evade the police for more than five decades before revealing his identity to his doctors shortly before his death from stomach cancer in 2024. Kurushima was a member of the East Asia Anti-Japanese Armed Front, which waged a campaign against major industrialists continuing the colonial exploitation of Ainu and Korean communities. An explosion caused the deaths of eight people at the headquarters of Mitsubishi Heavy Industries, leading to the dissolution of the EAAJAF and the flight of its members. Kurushima, who came from university militant movements, created new identities, living off casual construction work at small companies accustomed to transient employees. In the 1980s, regional areas experienced the boom years of the bubble economy, and entrepreneurs were hungry for labour. He became Uchida Hiroshi and found a society in which he felt less hunted. His solitude, the impossibility of forming lasting intimate bonds, left him to his memories, his doubts, the nature of his commitments, and the feeling of powerlessness despite all those years devoted to the secret of his struggle.
Adachi thus simultaneously traces the dissolution of a language of resistance in the history of contemporary Japan, while demonstrating that it is not threatened when it chooses to speak. The Escape ranks among the most accomplished films in the career of the figure that Adachi has become.
Sugita Rairu plays the young Kurushima and the formidable Furutachi Kanji the clandestine Uchida, who remains alert to Japan’s social shifts, learning of the arrests and suicides of other EAAJAF members. He resists by listening to music in his modest dormitory room, going out to dance to live bands. Instrumental excerpts serve him as a personal edit of the news he reads and hears — from the fate of major Japanese corporations to the Palestinian cause to which Adachi remains loyal.
The film contains so many sequences that ceaselessly interrogate history when it proceeds from the vantage point of a small number of individuals. And when Kurushima realises he will have to remain alone, it is himself he turns against. The exchanges between Furutachi and Sugita against a backdrop of free jazz recall that committed period of Japanese cinema. There is only Adachi in Japan today who still has the means to make a film like this.