L’art de ne pas avoir entendu le cri
Quarante après la sortie Mermaid Legend au Japon, Ikeda Toshiharu n’était plus le réalisateur que d’un seul film. Evil Dead Trap (1988) avait eu droit aux éloges de la mouvance bis qu’incarnaient Asian Cult Cinema et FantAsia au cours des années 90. C’est à cette période que je rencontre le réalisateur pour la première fois (1), pour évoquer EDT, un film slasher marqué par Dario Argento. Ikeda se plaisait à répéter dans les entretiens qu’il était incapable de regarder des films d’horreur et qu’il n’avait jamais vu son film en entier.
Ce récit malicieux d’une journaliste à la télévision qui invite le public à lui envoyer des cassettes snuff et qui se rend là où les meurtres auraient eu lieu, où elle est prise au piège, annonce déjà Ring de Nakata Hideo (2). Les deux réalisateurs furent formés au studio Nikkatsu, avant de rejoindre Toei. Les deux font l’expérience du roman porno aux côtés de Konuma Masaru, et Ikeda poursuivra une voie l’entraînant vers une série de films action & soft core, des productions V-Cinema chez Toei, dont XX Beautiful Prey et XX Beautiful Beast (3) . Il se laisse aussi porter par la tentation d’auteur et accepte de rejoindre la Director’s Company, fondée en 1982, dont l’objectif tenait à soutenir une nouvelle génération de réalisateurs. Ishii Sogo, Kurosawa Kiyoshi, Takahashi Bantam, et Somai Shinji comptent parmi ses membres. Nikkatsu, Kadokawa Pictures, et ATG distribuent leurs films au Japon. L’aventure prendra fin en 1992. En France, la seule sortie importante de cette maison de production fut Typhoon Club de Somai, en 1988.
Ce dernier tourna également Love Hotel, un an après Mermaid Legend, tous produits par la Director’s Company. L’éditeur anglais Third Window Films acquit les droits de certains de leurs titres tandis que Carlotta s’arrêtait à Mermaid Legend. Si Somai Shinji eut droit à une rétrospective à la Cinémathèque Française, et Morita Yashimitsu à un programme à la Maison de la Culture du Japon à Paris, il est moins probable qu’Ikeda ait droit lui aussi à une telle reconnaissance. Son parcours révèle une oeuvre glissante, d’un genre à l’autre, de modèles de production auquel il se plie et s’adapte selon les structures, souvent faits de tournages rapides. Mermaid Legend rassemble les touches troublantes qui caractérisent les préoccupations du réalisateur, ses traversées des univers du cinéma d’horreur, de la violence érotique (il signe l’un des meilleurs volets de la série Angel Guts, Red Porno, d’après Takashi Ishii), et des ambitions du milieu yakuza avant la récession économique.
Le film porte les traces d’un fantastique du destin, d’une poétique de la condamnation, au service de ce schisme incarné par cette plongeuse Ama, jouée par Mari Shirato, devenue oni, sortie de la mer pour venger son époux, emblème d’un engagement écologique. Lorsque Ikeda tourne Evil Dead Trap trois ans plus tard, cette fois c’est à son héroïne de sombrer dans un espace qui ne cherche qu’à ne faire d’elle qu’une victime. Et qui résiste. Il traversera les années 90 et le début des années 2000 en enchaînant des volets de tueuses dévêtues, des sorties v-cinema. Ses derniers films qui eurent des sorties en salle, Hasami Otoko (2004) et Aki Fukaki (2008), prennent la mesure résignée de ce qui l’éloignait du travail de ses pairs. Il disparaît le 26 décembre 2010, et fut retrouvé un mois plus tard, flottant dans la mer, dans la préfecture de Mie.
1- Au cours de mes années de collaboration avec HK Extreme Orient.
Midnight Eye reprendra le flambeau à partir de 2001, s’investissant davantage dans ces films qui avaient été laissés de côté par la cinéphilie qui célébrait Kitano, Kurosawa, et Kawase, se penchant notamment sur ceux de la J-Horror.
2- Toei me demanda de travailler sur un dossier de presse international lors de la sortie de Ring. On me proposa également de présenter l’adaption de Kagi, de Jun’ichiro Tanizaki, par Ikeda, aux distributeurs Français de l’époque. Le roman, paru sous le titre français La Clé, avait déjà été adapté par un autre cinéaste honteusement peu montré en France, Kon Ichikawa, en 1959. La version d’Ikeda ne suscita guère plus de curiosité.
3- Tom Mes, co-fondateur de Midnight Eye, se spécialisa dans l’histoire du V-cinema.

L’art de ne pas avoir entendu le cri
Quarante après la sortie Mermaid Legend au Japon, Ikeda Toshiharu n’était plus le réalisateur que d’un seul film. Evil Dead Trap (1988) avait eu droit aux éloges de la mouvance bis qu’incarnaient Asian Cult Cinema et FantAsia au cours des années 90. C’est à cette période que je rencontre le réalisateur pour la première fois (1), pour évoquer EDT, un film slasher marqué par Dario Argento. Ikeda se plaisait à répéter dans les entretiens qu’il était incapable de regarder des films d’horreur et qu’il n’avait jamais vu son film en entier.
Ce récit malicieux d’une journaliste à la télévision qui invite le public à lui envoyer des cassettes snuff et qui se rend là où les meurtres auraient eu lieu, où elle est prise au piège, annonce déjà Ring de Nakata Hideo (2). Les deux réalisateurs furent formés au studio Nikkatsu, avant de rejoindre Toei. Les deux font l’expérience du roman porno aux côtés de Konuma Masaru, et Ikeda poursuivra une voie l’entraînant vers une série de films action & soft core, des productions V-Cinema chez Toei, dont XX Beautiful Prey et XX Beautiful Beast (3) . Il se laisse aussi porter par la tentation d’auteur et accepte de rejoindre la Director’s Company, fondée en 1982, dont l’objectif tenait à soutenir une nouvelle génération de réalisateurs. Ishii Sogo, Kurosawa Kiyoshi, Takahashi Bantam, et Somai Shinji comptent parmi ses membres. Nikkatsu, Kadokawa Pictures, et ATG distribuent leurs films au Japon. L’aventure prendra fin en 1992. En France, la seule sortie importante de cette maison de production fut Typhoon Club de Somai, en 1988.
Ce dernier tourna également Love Hotel, un an après Mermaid Legend, tous produits par la Director’s Company. L’éditeur anglais Third Window Films acquit les droits de certains de leurs titres tandis que Carlotta s’arrêtait à Mermaid Legend. Si Somai Shinji eut droit à une rétrospective à la Cinémathèque Française, et Morita Yashimitsu à un programme à la Maison de la Culture du Japon à Paris, il est moins probable qu’Ikeda ait droit lui aussi à une telle reconnaissance. Son parcours révèle une oeuvre glissante, d’un genre à l’autre, de modèles de production auquel il se plie et s’adapte selon les structures, souvent faits de tournages rapides. Mermaid Legend rassemble les touches troublantes qui caractérisent les préoccupations du réalisateur, ses traversées des univers du cinéma d’horreur, de la violence érotique (il signe l’un des meilleurs volets de la série Angel Guts, Red Porno, d’après Takashi Ishii), et des ambitions du milieu yakuza avant la récession économique.
Le film porte les traces d’un fantastique du destin, d’une poétique de la condamnation, au service de ce schisme incarné par cette plongeuse Ama, jouée par Mari Shirato, devenue oni, sortie de la mer pour venger son époux, emblème d’un engagement écologique. Lorsque Ikeda tourne Evil Dead Trap trois ans plus tard, cette fois c’est à son héroïne de sombrer dans un espace qui ne cherche qu’à ne faire d’elle qu’une victime. Et qui résiste. Il traversera les années 90 et le début des années 2000 en enchaînant des volets de tueuses dévêtues, des sorties v-cinema. Ses derniers films qui eurent des sorties en salle, Hasami Otoko (2004) et Aki Fukaki (2008), prennent la mesure résignée de ce qui l’éloignait du travail de ses pairs. Il disparaît le 26 décembre 2010, et fut retrouvé un mois plus tard, flottant dans la mer, dans la préfecture de Mie.
1- Au cours de mes années de collaboration avec HK Extreme Orient.
Midnight Eye reprendra le flambeau à partir de 2001, s’investissant davantage dans ces films qui avaient été laissés de côté par la cinéphilie qui célébrait Kitano, Kurosawa, et Kawase, se penchant notamment sur ceux de la J-Horror.
2- Toei me demanda de travailler sur un dossier de presse international lors de la sortie de Ring. On me proposa également de présenter l’adaption de Kagi, de Jun’ichiro Tanizaki, par Ikeda, aux distributeurs Français de l’époque. Le roman, paru sous le titre français La Clé, avait déjà été adapté par un autre cinéaste honteusement peu montré en France, Kon Ichikawa, en 1959. La version d’Ikeda ne suscita guère plus de curiosité.
3- Tom Mes, co-fondateur de Midnight Eye, se spécialisa dans l’histoire du V-cinema.

Mermaid Legend (1984), by Ikeda Toshiharu
The Art of Not Having Heard the Scream
Forty years after the Japanese release of Mermaid Legend, Ikeda Toshiharu had become the director of a single other film. Evil Dead Trap (1988) had earned the praise of the bis movement embodied by Asian Cult Cinema and FantAsia during the 1990s. It was during this period that I met the director for the first time (1), to discuss EDT, a slasher film marked by Dario Argento. Ikeda enjoyed repeating in interviews that he was incapable of watching horror films and had never seen his own film in its entirety.
This exploitive tale of a television journalist who invites the public to send her snuff tapes and travels to the locations where the murders allegedly took place, where she is then trapped, already anticipates Nakata Hideo’s Ring (2). Both directors trained at Nikkatsu Studio before moving to Toei. Both had experience with roman porno alongside Konuma Masaru, and Ikeda would pursue a path drawing him toward a series of action and soft-core films, V-Cinema productions at Toei, among them XX Beautiful Prey and XX Beautiful Beast (3). He also yielded to the auteur temptation and agreed to join the Director’s Company, founded in 1982 with the aim of supporting a new generation of filmmakers. Ishii Sogo, Kurosawa Kiyoshi, Takahashi Bantam, and Somai Shinji were among its members. Nikkatsu, Kadokawa Pictures, and ATG distributed their films in Japan. The venture came to an end in 1992. In France, the only significant release from this production company was Somai’s Typhoon Club, in 1988.
Somai also directed Love Hotel a year after Mermaid Legend, both produced by the Director’s Company. The British publisher Third Window Films acquired the rights to several of their titles while Carlotta stopped at Mermaid Legend. Although Somai Shinji got a retrospective at the Cinémathèque Française, and Morita Yoshimitsu a programme at the Maison de la Culture du Japon in Paris, it seems unlikely that Ikeda will be accorded similar recognition. His career reveals a slippery body of work, sliding from one genre to the next, bending and adapting to production models and structures, often built around rapid shoots. Mermaid Legend gathers the troubling touches that characterise the director’s preoccupations — his traversal of horror cinema, erotic violence (he directed one of the finest instalments in the Angel Guts series, Red Porno, based on the work of Takashi Ishii), and the ambitions of the yakuza world before the economic recession.
The film carries traces of a fatalistic fantasy, a poetics of condemnation, in service of the schism embodied by this amadiver, played by Mari Shirato, who has become an oni, risen from the sea to avenge her husband — an emblem of ecological commitment. When Ikeda made Evil Dead Trap three years later, it is now his heroine who sinks into a space that seeks only to make a victim of her. And who resists. He would navigate the 1990s and early 2000s churning out instalments of undressed female assassins, V-Cinema releases. His final films to receive theatrical distribution, Hasami Otoko (2004) and Aki Fukaki (2008), take the resigned measure of what distanced him from the work of his peers. He disappeared on December 26, 2010, and was found a month later, floating in the sea, in Mie Prefecture.
1 — During my years of collaboration with HK Extrême Orient. Midnight Eye, from 2001, invested itself more deeply in those films that had been set aside by the cinephile culture celebrating Kitano, Kurosawa, and Kawase, focusing notably on J-Horror.
2 — Toei asked me to work on an international press kit for the release of Ring. I was also offered the opportunity to present Ikeda’s adaptation of Jun’ichiro Tanizaki’s Kagi to French distributors of the time. The novel, published in French under the title La Clé, had already been adapted by another shamefully underscreened director in France, Kon Ichikawa, in 1959. Ikeda’s version aroused no greater curiosity.
3 — Tom Mes, co-founder of Midnight Eye, specialised in the history of V-Cinema.